Pensées émues pour ceux qui ne font pas la Rentrée littéraire

J’ai une pensée à la fois affectueuse et émue pour les  auteurs des 69 premiers romans de la Rentrée littéraire.  Ils et elles sont jeunes ou moins jeunes, et je les imagine exultants, triomphants. Ils ont réussi à trouver un éditeur. Un exploit ! Leurs livres  existent enfin aux yeux du public. Ils seront distribués dans les librairies (pas toutes, mais quand même). L’ego de ces écrivains les poussera bien sûr à aller les voir sur les rayons de ces temples de la lecture, après les y avoir cherchés un moment derrière et au-delà des piles dévolues aux best sellers et auteurs confirmés. Il n’y en aura que trois ou quatre exemplaires, mais enfin, quelle fierté ! Ces nouveaux venus peuvent légitimement afficher leur statut d’écrivain, empreint de prestige.

Tous et toutes, bien sûr, nourrissent le rêve de chaque auteur: que leur livre devienne un best seller ! Ils devraient tout de même savoir que le synonyme de best seller c’est: exception. Les ventes d’un roman, en France, atteignent en moyenne quelque chose comme 1500 exemplaires. Mais qu’importe. Leurs  ouvrages figurent sur les catalogues et les sites Internet de leurs éditeurs. Ceux-ci les ont envoyés en service de presse,  les plus chanceux récolteront quelques articles, peut-être seront-ils interviewés par une station de radio et « feront »-ils une émission de télé. Ces nouveaux écrivains iront peut-être aussi signer leur opus dans deux ou trois salons ou festivals, exercice de patience et d’humilité s’il en est de par la rareté des dédicaces à laquelle se retrouvent confrontés les novices. Cette expérience peut conduire à une grande frustration. Mais qu’importe: « être écrivain» dans le regard  des autres, c’est quelque chose qui donne souvent l’impression – ou l’illusion – d’être un peu à part.

Pour certains (pour beaucoup ?), après l’illusion viendra la désillusion. Le livre qui ne décolle pas, deux ou trois ou quatre cents exemplaires seulement écoulés (pour un tirage de deux ou trois mille), l’objet de tant de travail et d’espoir éjecté des rayons des librairies, qui doivent faire de la place pour de nouveaux arrivages, deux mois après y être apparu, trois au plus. La carrière de ce livre est terminée. C’est une des dures réalités du monde éditorial, de l’industrie du livre – car c’est une industrie. Pour leur survie, les éditeurs doivent vendre. Et bien souvent, lorsque les ventes d’un premier roman ne sont pas à la hauteur des attentes de l’éditeur (au moins 1000 exemplaires), eh bien ce premier roman risque bien d’être, pour son auteur, le dernier. Il sera lâché par sa maison, et vu la misère de ce premier score, il n’en retrouvera pas une autre.

Les premiers romans sont peu nombreux  dans la production éditoriale française. 69 en cette « Rentrée » contre 74 en 2011,  et ces chiffres sont en décrue depuis 2007. Bien sûr, d’autres premiers romans sortent en cours d’année, mais au compte-gouttes !  De nombreuses maisons d’édition (et parmi elles de grandes et prestigieuses) n’en sortent qu’un tous les deux ou trois ans. Donc les 69 lauréats de cette rentrée 2012 doivent prendre conscience de leur privilège lorsqu’ils savourent la réussite que représente la signature d’un contrat.

Mais mes pensées affectueuses et émues vont aussi à tous ceux et toutes celles qui ont échoué. Pendant un, deux, trois ans, ils ont envoyé leur manuscrit à des dizaines d’éditeurs, parfois cent ou deux cents, pour ne recevoir que des lettres de refus standardisées. « Nous vous remercions d’avoir fait confiance à Editeur pour votre ouvrage Mon Grand Roman, mais malgré ses qualités, il ne correspond pas à notre ligne éditoriale ni à ce que nous cherchons actuellement. En vous souhaitant bonne chance pour la suite de vos recherches, veuillez croire, etc… » Parfois, il n’y a tout simplement pas de réponse.

Cinquante mille par an. Oui, 50 000. C’est le chiffre qui circule depuis plusieurs années au sujet du nombre de manuscrits que reçoivent les éditeurs francophones. Mille par mois pour les plus importants. D’accord, beaucoup de ces livres doivent être mauvais, inintéressants, bâclés. Du travail d’amateurs. Tout le monde ne peut pas être écrivain. Mais je suis convaincu qu’il y a, dans ce cimetière des refusés, des centaines de bons,  des dizaines peut-être de très bons livres. L’histoire de l’édition recèle d’ailleurs maints exemples de chefs-d’œuvre ayant passé « tout droit » devant des comités de lecture, ou en amont même de ces comités de lecture. Marcel Proust, référence suprême de la littérature française, n’avait-il pas dû se résoudre à publier à compte d’auteur le premier volume de La Recherche du temps perdu ? Auparavant, plusieurs éditeurs avaient décidé que « ça ne se vendrait pas ».

Le fait est que les éditeurs ne peuvent pas publier au-delà d’un certain nombre de livres. Ils essaient –  au-delà de quelques valeurs sûres qui garantissent leur fond de caisse – de donner leur chance à ceux qu’ils trouvent bons, mais plus encore à ceux qu’ils pensent pouvoir vendre le mieux. Ces réalités signifient qu’un aspirant écrivain a en gros une chance sur mille de concrétiser son rêve, d’être « reconnu » par le système éditorial et d’ «exister » grâce à une publication.

Il y a pourtant une alternative, que chacun peut explorer. Tous les auteurs déçus du système (je parle des «vrais» auteurs, car comme le soulignait Le Nouvel Economiste dans un article sur le sujet, «l’autopublication restera un miroir aux alouettes pour les détenteurs de manuscrits impubliables») devraient aujourd’hui se tourner vers quelque chose qui reste stigmatisé et méprisé par les milieux éditoriaux et médiatiques: l’autopublication. Rien à voir, pourtant, avec la publication à compte d’auteur, où ce dernier paie un pseudo éditeur pour faire imprimer un certain nombre de livres, et se retrouve dans l’obligation de se débrouiller tout seul pour tenter de les écouler et de rentrer dans ses frais. Dans la plupart des cas, il donnera ses exemplaires aux membres de sa famille et à ses amis. A ses yeux, il n’en sera pas moins « écrivain », mais son statut sera plus pâle.

L’autopublication, via différentes plateformes électroniques, est gratuite, rapide, souple. Elle n’exige qu’un fichier numérique (le manuscrit composé sur ordinateur), une couverture que l’auteur peut créer lui-même ou avec l’aide d’un ami graphiste, ainsi que le recours à une procédure de téléchargement sur des sites ad hoc, comme Amazon ou Smashwords, mais il y en a de plus en plus, y compris en France.

Pour celles et ceux qui ne sont pas trop à l’aise dans le domaine de l’informatique et trouveraient compliquées les arcanes de l’autopublication, il existe de nombreuses officines qui se chargent – moyennant paiement – du formatage, de la couverture,  de la correction.  On trouve aussi des éditeurs indépendants offrant un service éditorial utile pour beaucoup, indispensable pour d’autres. Dans tous les cas de figure, les auteurs recourant à l’autopublication doivent accepter le fait de devenir des artisans, voire de petits entrepreneurs. Ils vont devoir défricher, explorer, découvrir, apprivoiser des territoires nouveaux. Ardu mais aussi passionnant.

Leur marché principal est celui des amateurs de lecture équipés de tablettes et de lecteurs numériques, mais Amazon offre également la possibilité (processus gratuit là aussi) de produire une version papier en impression sur demande, un « vrai livre » de très bonne qualité. J’ai activé les deux options pour mon roman La légende de Little Eagle, ce qui offre une alternative à une majorité de clients potentiels qui n’ont pas encore découvert les avantages de la lecture numérique. Les deux versions sont disponibles sur les boutiques d’Amazon, alors que Smashwords distribue la version numérique à diverses librairies en ligne, comme on peut le voir ici.

« Le problème, c’est que l’autopublication, ça ne marche pas, côté ventes ! », ricanent les technosceptiques et les défenseurs à tout crin de l’édition traditionnelle. Bon: ils ont en partie raison. J’ai entendu parler de deux ou trois succès en France, des ventes d’ebooks à quelques (???) milliers d’exemplaires, mais c’est un phénomène très limité. Je n’ai jamais vu de chiffres détaillés et concluants relatifs à un large échantillon de titres, qui donnerait une idée de l’évolution de ce marché. Jusqu’à, voici quelques jours, cet appel à la transparence lancé par François Bon, pionnier du numérique en France.

Le marché du livre numérique est encore balbutiant en France (environ 2 % du chiffre d’affaires du secteur du livre) et en Europe. Moins en Grande-Bretagne, où Amazon a annoncé cet été qu’il vendait désormais davantage de livres numériques que de livres papier, quatorze mois après que le même phénomène ait été constaté aux Etats-Unis.

Les auteurs  francophones qui se lancent dans l’autopublication font donc en quelque sorte un pari sur l’avenir. Car la révolution numérique aura lieu. Elle a déjà eu lieu aux Etats-Unis, où les ventes d’ebooks (en chiffre d’affaires et plus encore en nombre d’exemplaires) ont dépassé pour la première fois, au premier trimestre, les ventes de livres imprimés. L’écart entre « l’ancien monde » de l’édition et le nouveau ne peut que se creuser en faveur du second. Outre-Atlantique, un ménage sur trois disposerait d’une tablette ou d’un lecteur électronique (ereader), ce qui fait quelques dizaines de millions de lecteurs « numériques » potentiels, et explique que de nombreux « Indies », auteurs indépendants autopubliés, aient trouvé là-bas une possibilité de croire au succès, et souvent même de gagner de l’argent avec le numérique, depuis quelques mois seulement. (Les noms précédés d’un * sont des auteurs ayant publié précédemment chez un éditeur traditionnel et qui se sont lancés dans l’autopublication.)

Une bonne douzaine d’auteurs américains ont déjà vendu plus d’un million de ebooks, des centaines d’autres ont connu des succès plus ou moins grands, mais de vrais succès à l’aune de l’édition. Ce qui fait dire à Joe A. Konrath, un des pionniers du numérique aux Etats-Unis dont je recommande vivement le blog, que « jamais autant d’auteurs n’ont gagné [là-bas] autant d’argent » – même si c’est collectivement.

Je pense que l’on verra les choses bouger sérieusement de ce côté-là en France d’ici deux ou trois ans. Les bibliothèques, d’ailleurs, commencent à faire des prêts de livres numériques. Je connais quelques auteurs francophones autopubliés que je considère comme sérieux et qui me parlent de  leurs chiffres de ventes, qui sont des multiples plus ou moins importants de cent, donc autant que pas mal de bouquins qui ne provoquent pas d’émeutes dans les librairies.

Les ventes de ma Légende de Little Eagle, paru en novembre de l’année dernière, figurent également dans une catégorie à trois chiffres… plutôt basse. Ça reste insatisfaisant à mes yeux, mais contrairement à un livre traditionnel qui n’aurait fait qu’un faible score à ses débuts et qui va très vite mourir commercialement, un ebook est « éternel ». Et disponible dans le monde entier. Autre avantage pour l’auteur: il conserve tous les droits de son œuvre et est rémunéré (dans une fourchette de prix de 2,99 à 9,99 $) à hauteur de 65 % (Apple), 70 % (Amazon) et même 85 % sur les ventes directes de Smashwords, qui, il est vrai, n’est pas une boutique en ligne très fréquentée par le public francophone. Mais pour les auteurs anglo-saxons… On est loin des contrats léonins et des aumônes de 8 à 10 % des éditeurs traditionnels. Raison pour laquelle la plupart des ebooks d’auteurs indépendants sont très bon marché. En vendant son livre 3 €, l’écrivain peut gagner autant que sur un livre imprimé à 20 €.

Encore faut-il découvrir votre livre, me direz-vous. Oui. Et c’est là (le travail de marketing de l’auteur (« Horreur ! », entends-je crier les mandarins de l’ancien monde de l’édition, qui croient encore qu’ils peuvent attendre sur leur piédestal, sans se bouger, leur décompte de ventes qui viendra un an plus tard… si tout va bien)… c’est là que réside la plus grande difficulté pour ceux qui choisissent l’autopublication. Je ne vais pas développer ce chapitre ici, sinon pour dire qu’il n’y a pas de formule magique, que l’expérience américaine démontre que de nombreux livres numériques ne décollent qu’une année après leur publication, que des phénomènes de bouche-à-oreille peuvent naître et se développer sur la toile aussi bien (et parfois dans une bien plus grande ampleur) que dans le système éditorial traditionnel. Comme tout le monde ici, j’expérimente, je cherche, j’essaie des trucs.

Autre constat fait outre-Atlantique, là où la révolution numérique du livre a commencé: pour que ça aie une chance de marcher, il faut avoir plusieurs livres sur les librairies en ligne. Chaque nouveau titre a souvent un effet d’entraînement, ou de relance, sur ventes des précédents, l’auteur pouvant abaisser ou augmenter les prix à sa guise en un clic depuis son tableau de contrôle.

Mais il y aura toujours ces « livres qui ne marchent pas ». Hommage aux « Indies » américains qui sont assez décomplexés pour l’avouer, publier le début de leur opus, et décider si la bonne âme de service qui leur fait des remarques ou suggestions a raison ou non. De toute façon, les ventes d’une grande majorité des livres ont toujours été, sont toujours et resteront toujours modestes, pour ne pas dire misérables. Statistiquement – comme disait je ne sais plus qui –  il est plus facile de devenir ministre ou médaillé olympique que best seller.

Ce qui n’est pas une raison – si on a envie d’écrire, si on a du plaisir à le faire, si on croit à la valeur d’un thème, si on est capable d’imaginer une bonne histoire, si on aime l’idée de pouvoir la partager avec des lecteurs – de baisser les bras devant la dure réalité. Puisque les auteurs ne dépendent désormais plus du bon vouloir des éditeurs.

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Milan Kundera refuse que ses livres soient numérisés. Il a tort

« Il me semble que le temps qui, impitoyablement, poursuit sa marche, commence à mettre les livres en danger. C’est à cause de cette angoisse que, depuis plusieurs années déjà, j’ajoute à tous mes contrats, partout, une clause stipulant que mes romans ne peuvent être publiés que sous la forme traditionnelle du livre. Pour qu’on les lise uniquement sur papier, non sur un écran. »

Voilà ce qu’a déclaré le mois dernier le grand romancier tchèque Milan Kundera à l’occasion de la remise du prix de la Bibliothèque nationale de France pour l’ensemble de son œuvre.

Et l’auteur de L’Insoutenable légèreté de l’être  d’ajouter : « Voici une image qui, de nos jours, est tout à fait banale: des gens marchent dans la rue, ils ne voient plus leur vis à vis, ils ne voient même plus les maisons autour d’eux, des fils leur pendent de l’oreille, ils gesticulent, ils crient, ils ne regardent personne et personne ne les regarde. Et je me demande : liront-ils encore des livres ? C’est possible, mais pour combien de temps encore ? Je n’en sais rien. Nous n’avons pas la capacité de connaître l’avenir. Sur l’avenir, on se trompe toujours, je le sais. Mais cela ne me débarrasse pas de l’angoisse, l’angoisse pour le livre tel que je le connais depuis mon enfance. Je veux que mes romans lui restent fidèles. Fidèles à la bibliothèque. »

prague-life.com

J’aime, j’admire et je respecte Milan Kundera, dont j’ai lu tous les livres. Je partage son point de vue sur l’autisme auquel peut conduire l’usage des baladeurs comme un accessoire vestimentaire offrant un refuge dans une bulle, ou l’aliénation à laquelle peut conduire le téléphone portable.  Refuser la modernité, la révolution numérique qui va profondément modifier toute l’industrie du livre, c’est bien sûr son droit le plus strict. Mais Milan Kundera a tort.

Il a tort en tant que personne, mais surtout en tant qu’auteur. Car à part son très éventuel succès, qu’est-ce qui compte le plus pour un auteur, sinon la perennité,  la disponibilité de ses livres, et  ses lecteurs ? Et l’accès de ses lecteurs à ses livres ? (D’ailleurs, plusieurs de ses ouvrages ont été déjà piratés et offerts – illégalement – sur certains sites):

Tiré de ActuaLitté

C’est ce que je me suis dit hier en apprenant qu’Amazon vend désormais 114 ebooks (livres numériques) pour 100 livres imprimés en Grande-Bretagne, deux ans après avoir lancé sur ce marché son lecteur numérique Kindle. Une confirmation de la révolution numérique évoquée plus haut, qui fait suite à celle, ce printemps, de l’Association américaine des éditeurs : outre-Atlantique, les ventes d’ebooks dépassent désormais les ventes «papier». En termes de chiffre d’affaires, mais plus encore en nombre, les ebooks étant sensiblement meilleur marché. Vu le degré d’adoption du numérique (musique, films en DVD ou en streaming, photographie, téléphonie mobile) des autres pays européens, il n’y a aucune raison pour que le livre ne s’immatérialise pas de plus en plus.

Homme discret, refusant notamment d’apparaître à la télévision, Milan Kundera ne voit pas ce qui est en train de se produire : l’émergence de la première génération de lecteurs qui liront autrement, qui achèteront avec grande facilité leurs livres (et souvent plus de livres que les lecteurs accrochés au papier) sur les les sites des librairies en ligne, dont le choix et la diversité dépasseront tout ce qu’on a connu jusqu’ici, qui emmèneront partout leur bibliothèque avec eux. Sur leurs tablettes, leurs lecteurs numériques, et même leurs smartphones.

Sarah Lee / Guardian

Ceux-là (à part quelques-uns) ne liront pas Milan Kundera sur papier, dernier support physique de l’écriture après la pierre et les parchemins. Mais ils liront, comme les générations précédentes. Le livre en tant qu’objet culturel et vecteur de création n’est pas en danger. Le livre imprimé ne mourra pas. Il subsistera encore longtemps, mais ressemblera de plus en plus à un marché de niche. De quoi sans doute nourrir « l’angoisse  » de Kundera.

Encore une fois, je respecte son choix, tout en le regrettant, pour lui et ses lecteurs. Le mot de la fin appartient à Pierre Assouline, qui écrit ceci dans son blog La république des livres:

« Il est l’archétype de ces personnes terrorisées par ce qu’elles sont impuissantes à maîtriser, voire même à simplement utiliser. Il s’est convaincu que ceci allait tuer cela et que le livre allait mourir. Il est la dernière personne à qui l’on pourrait faire comprendre que le livre et le texte ne font plus un mais deux. Ce n’est pas grave mais son discours vaut par son côté pathétique, dans l’acception la plus noble du terme, et crépusculaire.»

 

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14 juin 1940: Hitler à Paris – Le cri de Denis de Rougemont – Saint-Exupéry

À cette heure où Paris exsangue voile sa face d’un nuage et se tait, que son deuil soit le deuil du monde ! Nous entendons bien que nous sommes tous atteints.

Le 14 juin 1944, l’armée allemande entre dans Paris, qu’Hitler va bientôt visiter. Trois jours plus tard, l’écrivain suisse Denis de Rougemont (qui a publié l’année précédente un livre retentissant,  L’Amour et l’Occident), écrit dans la Gazette de Lausanne un texte grave, beau, désespéré, mais qui dit aussi qu’ « il est des victoires impossibles ». Cet article vaudra à ce co-fondateur de la Ligue du Gothard, mouvement de résistance aux fascismes européens, les foudres du gouvernement helvétique. Il sera condamné à quinze jours de prison pour insulte à chef d’Etat étranger.

En tant que journaliste, j’ai eu à deux reprises l’occasion d’interviewer Denis de Rougemont – un visionnaire dont on peut relire aujourd’hui avec profit les écrits sur l’Europe – notamment à l’occasion de la sortie de deux de ses livres: L’Avenir est notre affaire (1977) et Rapport au peuple européen sur l’état de l’union de l’Europe (1979).

Je savais alors qu’en août 1940, il avait été exilé par le Conseil fédéral à New York, pour y donner des conférences sur la Suisse. Il sera également rédacteur au service français de « la Voix de l’Amérique ». Mais j’ignorais un élément de cet épisode américain de sa vie que j’ai découvert voici deux ans seulement, quand je me suis lancé dans l’écriture de mon roman La légende de Little Eagle dont le héros, un très jeune pilote indien, lit ceux des livres de Saint-Ex qui ont été traduits en anglais: aux Etats-Unis, de Rougemont avait bien connu le pilote-écrivain durant son propre exil (de janvier 1940 à avril 1943) là-bas. Ils furent même voisins.

Après la guerre, de Rougemont a évoqué ses relations avec « Tonio » dans diverses publications (notamment Journal d’une époque) dont on retrouve des extraits dans le passionnant Ecrits de guerre, recueil de nombreuses notes, lettres et lectures portant sur Antoine de Saint-Exupéry. Denis de Rougemont livre plusieurs anecdotes attestant de la tyrannie implicite de Saint-Ex envers ses proches, qu’il n’hésite pas à réveiller à quatre heures du matin pour leur lire un passage de ses derniers écrits, pour jouer aux échecs ou pour lui faire des oeufs à la coque. Pendant toute une nuit, Tonio explique à de Rougemont que seuls deux systèmes économiques, le stalinisme et le féodalisme, sont viables – ce qui amènera son interlocuteur à parler d’ « euphorie intellectuelle » à propos de l’auteur de Vol de nuit.

Mais l’anecdote rapportée par de Rougemont que je préfère est celle-ci: Northport, Long Island, fin septembre 1942 (…) Maintenant, on ne saurait plus le faire sortir de Bevin House. Il s’est remis à écrire un conte pour enfants qu’il illustre lui-même à l’aquarelle. Géant chauve, aux yeux ronds d’oiseau des  hauts parages, aux doigts précis de mécanicien, il s’applique à manier de petits pinceaux puérils et tire la langue pour ne pas « dépasser ». Je pose pour le Petit Prince couché sur le ventre et relevant les jambes. Tonio rit comme un gosse: « Vous direz plus tard en montrant ce dessin: c’est moi ». (…) Tard dans la nuit, je me retire épuisé, mais il vient encore dans la chambre fumer des cigarettes et discuter avec une rigueur inflexible. Il me donne l’impression d’un cerveau qui ne peut plus s’arrêter de penser.

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Dans La légende de Little Eagle, je me permets une incursion de la réalité dans la fiction – ou le contraire. En juillet 1944, le premier lieutenant John Philippe Garreau, de l’USA Air Force, rencontre son héros, Antoine de Saint-Exupéry, sur la base de Borgo, en Corse. Ils se croisent à deux ou trois reprises, déjeunent ensemble, parlent d’aviation… et du Petit Prince. Et le 31 juillet 1944 (extraits)…

Quelques minutes après avoir posé leurs Mustang, les pilotes du 52e ressentirent une atmosphère bizarre sur la base, dont les installations leur parurent étrangement calmes et silencieuses. Une atmosphère de deuil. Bien vite, ils surent : Antoine de Saint- Exupéry était parti juste avant eux ce même matin. Mission l33 S 176, avec pour objectif de photographier un secteur à l’est de Lyon. En ce début d’après-midi, il aurait dû être de retour, mais n’était pas rentré et ne rentrerait pas. On avait calculé que son avion, depuis un bon moment déjà, n’avait plus d’essence. Dans les heures qui suivirent, pas de témoignages d’autres pilotes qui l’auraient aperçu, pas d’information sur son éventuel atterrissage sur une autre base, aucune mention de trace de son Lightning sur les radars. Certains spéculèrent sur la possibilité qu’il se soit posé en catastrophe quelque part suite à un ennui mécanique. Ou avait-t-il eu à nouveau un problème avec son inhalateur d’oxygène, problème plus ou moins récurrent sur les P-38, et s’était-il évanoui  à haute altitude ? Ou alors, il s’était fait avoir par un chasseur allemand. Gene Meredith hier. Saint-Ex aujourd’hui…
A l’heure du repas du soir, tous les pilotes et mécaniciens se réunirent en bout de piste et attendirent, attendirent le Lightning immatriculé 223. Les ombres s’allongèrent, la nuit tomba, l’espoir décrut, dans un silence désormais lourd de certitudes. « Vers dix heures du soir », raconta plus tard un de ces hommes, « nous nous sommes dirigés lentement vers le mess. Nous y avons trouvé sur la table le dîner devenu froid. Nous nous sommes assis et nous avons commencé à manger en silence. »
Ce qui précède est corroboré par Harold Holding, qui précise :

Johnny n’est pas venu manger et est resté seul sur le terrain. Je me suis relevé vers deux heures du matin pour aller le chercher. Il était livide et n’a pas prononcé un mot. Nous sommes tous affectés par le sort de Saint-Ex, mais lui plus que tout le monde. Je songe à ses questions à Tonio sur la mort du Petit Prince…

Le lendemain, une anecdote fit le tour de la base. En janvier, Antoine de Saint-Exupéry était invité dans une réception d’ambassade à Alger. Après le repas, comme souvent, il exécuta devant ses hôtes un de ses époustouflants tours de cartes, puis s’arrêta soudain et, la voix posée, il déclara : « Ce matin même, j’étais chez une voyante. Visiblement, elle n’a pas reconnu les insignes de mon uniforme et m’a pris pour un marin, car elle m’a annoncé ma mort prochaine dans les vagues de la mer. »
Dans l’assemblée, personne ne pipa mot. A Borgo, Johnny eut le sang glacé par cette histoire, en laquelle il crut trouver une confirmation de ses craintes. Tonio voulait être un pilote de la victoire, oui, mais il avait eu pour Harold et lui cette phrase à double sens au sujet de celle-ci, « J’espère que vous la verrez » pouvant laisser entendre que les deux jeunes pilotes risquaient d’être tués avant cela. Mais Johnny, vu la remarque qu’il avait adressée ensuite à Harold, avait été convaincu que Saint-Ex, par sa manière de la formuler, pressentait ainsi sa propre fin, quelle qu’elle fût. Un peu comme son si déconcertant Petit Prince. Et la phrase de Pilote de guerre qu’il s’était toujours efforcé d’évacuer, parce qu’elle le dérangeait tant, revint à Johnny avec la force d’une évidence : « La guerre, ce n’est pas l’acceptation du risque. (…) C’est, à certaines heures, pour le combattant, l’acceptation pure et simple de la mort. » Une mort subie. Ou une mort choisie.

 

 

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