Joe A.Konrath: « L’autopublication n’est pas le petit bassin de la piscine… »

… où les enfants apprennent à nager. »

 

Joe A. Konrath est un écrivain américain qui vit dans la région de Chicago. Il écrit des polars dont l’héroïne est l’inspecteur Jacqueline Daniels, surnommée « Jack Daniels » par ses collègues. J’en ai lu deux, et sans les mettre à la hauteur de ceux d’Elmore Leonard et de Michael Connelly, mes deux auteurs favoris dans ce genre, je les ai trouvés très bons et bien ficelés. Bien meilleurs que ceux de Pat Robertson, un mégaseller. Pas de doute, Konrath est un pro du genre.

tracywrites.books.com

 

 

 

 

 

 

J’avais découvert Konrath il y a environ deux ans, par le biais d’un article de son blog consacré à l’autopublication et à l’édition numérique, auxquelles il a d’ailleurs consacré un ouvrage, ainsi qu’un autre livre sous la forme d’un dialogue savoureux et passionnant avec son confrère et ami Barry Eisler. D’une manière générale, Konrath est un de ceux qui ont écrit de la manière la plus extensive sur la révolution numérique du livre et ses implications pour les auteurs, les éditeurs traditionnels et les lecteurs. Il a convaincu de nombreux écrivains – confirmés ou nouveaux – à se lancer dans cette voie, dont moi-même.

Le dernier article de son blog (23 décembre 2012), reprend les résolutions d’écrivain qu’il avait exprimées en fin d’année depuis 2006, et comprend bien sûr celles qu’il formule pour 2013. Et cet article est fascinant car il résume le chemin parcouru à la fois par le phénomène de l’autopublication et par cet homme qui voulait vraiment être un écrivain. Pas un écrivain un peu dilettante qui n’irait pas au-delà de deux ou trois titres en rêvant, bien sûr, de devenir un nouvel Hemingway et abandonnerait devant le peu de succès qui est le lot de l’immense majorité de la « profession ». Non, Konrath voulait devenir un écrivain professionnel, faire carrière, gagner sa vie avec son écriture. A l’américaine: écrire est pour lui un job, un business, ce qui suppose une attitude et un engagement particuliers.

Vous voulez être publié et rester publié ? Cela implique de faire de l’écriture une priorité. Cela suppose des sacrifices. Un sacrifice implique de choisir quelque chose à la place d’une autre. Si vous ne pouvez pas consacrer le temps, l’énergie et l’argent qu’il faut pour poursuivre cette carrière, faites quelque chose d’autre, écrivait-il en décembre 2008. Et encore: Personne ne va rien vous donner dans ce business. Vous devez être futé, vous devez être bon, travailler dur et avoir de la chance. La chance joue un rôle important. Et quand quelque chose va mal, cela devrait vous conduire à travailler davantage. Mais quand quelque chose de bien se produit, vous ne pouvez pas croire que c’est gagné, parce que ce n’est pas vrai. Vous n’avez pas forcément droit à cette carrière.

Voici quelques années, quand il a voulu se lancer comme écrivain, Joe A. Konrath avait dix romans sous le coude, tous rejetés par des éditeurs et des agents. Cinq cents refus au total. En 2009, lorsque Amazon a lancé sa liseuse Kindle et la plateforme électronique qui lui est associée, il a décidé de s’autopublier. Il a été un des pionniers en la matière, suivi depuis par des milliers d’auteurs aux Etats-Unis et à travers le monde. Et il a réussi. Le talent, le travail, la volonté. Et la chance, bien sûr. D’autres ont certainement autopublié d’aussi bons livres que les siens, mais n’ont connu qu’un succès modeste. Tout comme dans l’édition traditionnelle.

Il y a tout juste une année, écrivait-il fin 2010,  j’ai gagné en décembre 1650 $ sur le Kindle Store, et j’ai été étonné de pouvoir payer les intérêts de mon hypothèque avec ces ventes de livres. Ce mois-ci, je gagnerai plus de 22 000 $. Ceci n’est moins rien que révolutionnaire. En ce moment, j’ai sept romans autopubliés, chacun générant plus de 24 000 $ par année. En six ans, au rythme actuel, je gagnerai plus d’un million de dollars avec ces livres. Mais je ne m’attends pas à ce que mes ventes en restent à ce niveau. Je m’attends à ce qu’elles augmentent. Le marché des ebooks n’est pas encore saturé. Mais il va l’être un jour. Et il faut être prêt à cela. Ce qui signifie…

D’abord, ce n’est pas parce que chacun peut s’autopublier que chacun devrait le faire. L’autopublication n’est pas le petit bassin de la piscine où les jeunes enfants apprennent à nager. Vous devez déjà être un excellent nageur avant d’y plonger. Et il ajoute: si la chance joue un grand rôle dans le succès, l’autre élément de l’équation est le professionnalisme. Faites faire des couvertures percutantes par des professionnels. Révisez, révisez, révisez. Faites éditer, améliorer vos textes. Soyez prolifiques. Utilisez toutes les plateformes disponibles pour vendre vos livres: Amazon, mais aussi Sony, Apple, Smashwords, Kobo, etc. Et surtout, être professionnel implique que vous ne serviez pas de la m….. au public.

Mais l’autopublication représente une chance pour vous d’apprendre ce qui se vend. Pour la première fois, l’écrivain peut mener ses propres expériences en la matière. En tentant différentes choses, en apprenant de ses erreurs, en improvisant, nous avons plus que jamais le pouvoir de trouver des lecteurs. Beaucoup de gens savent combien d’argent je gagne, mais combien savent que:

J’ai changé ou modifié mes couvertures 45 fois.

J’ai reformaté chacun de mes livres cinq fois.

J’ai modifié leur présentation plus de 80 fois.

J’ai changé le prix de chaque livre deux ou trois fois.

A l’inverse de l’édition traditionnelle, où les livres publiés sont statiques, l’autopublication est dynamique. Si quelque chose ne marche pas aussi bien que vous le souhaitez, vous pouvez le changer. Le travail ne se termine pas quand vous publiez votre ebook sur le Kindle Store. Ce travail n’est jamais terminé.

Apôtre de l’autopublication, Konrath n’est pourtant pas sectaire: Je ne suis pas en train de dire que vous devriez renoncer à l’édition traditionnelle. Je suis en train de dire qu’il n’y a AUCUN inconvénient à s’autopublier. Au pire, vous gagnerez quelques dollars. Au mieux, vous ferez fortune, et tous les agents et éditeurs se battront pour vous avoir.

Mais Konrath sait bien que rien n’est jamais gagné à l’avance, que l’échec peut survenir. Ses conseils: n’ayez pas peur de l’avenir. La peur conduit au doute, et à partir de là, on prend le mauvais chemin. Ne soyez pas jaloux des succès des autres, ne vous réjouissez pas de leurs échecs. Et souvenez-vous de cela: vous ne trouvez pas le succès.Le succès vous trouve. (…) Les ebooks sont éternels, et les étagères virtuelles pour les accueillir infinies. Une fois que vous aurez publié, vous vendrez toujours.

A l’aube de cette année 2013, Konrath, qui a 10 000 abonnés sur Twitter et dont le blog reçoit des milliers de visites chaque semaine, règle son compte à l’idée que le succès, dans l’autopublication, passe forcément par les réseaux sociaux, qu’il dit ne plus utiliser. Croyez-moi, c’est une libération que de s’épargner les opinions des autres. Nous devons tous nous concentrer sur l’écriture de nos livres, parce que des millions de lecteurs, autour de nous, n’en ont rien à fiche de nos blogs.(…) C’est très facile de devenir obsédé dans ce business. Mais je n’ai jamais vu la moindre preuve que l’obsession puisse aider des carrières. Ce que j’ai vu, maintes fois, ce sont des gens qui trouvent le succès en écrivant de bons livres. (…) C’est la seule chose à faire, et la seule que vous puissiez contrôler.

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Les auteurs autopubliés doivent-ils donner leurs ebooks ?

 

A la veille des fêtes de fin d’année, qui marquent une pointe dans les achats en ligne, la question est d’actualité pour de nombreux auteurs autopubliés en numérique.

Pourquoi une grande partie de ces auteurs offrent-ils leurs livres gratuitement ? Pour se faire connaître, et mieux vendre leurs livres par la suite. Un exemple avec le britannique Tony James Slater, qui se félicite de l’avoir fait. De nombreux auteurs américains ont également expérimenté, avec succès semble-t-il, cette forme de promotion.

Celle-ci a cependant à mes yeux quelque chose de dérangeant. Cette stratégie est rendue possible par le fait que l’on peut produire un ebook, un livre numérique, sans frais aucuns. Ou pour très peu d’argent: 100 € dans mon cas, pour l’achat d’une photo destinée à la couverture de La légende de Little Eagle. (En amont, tout de même, j’avais dépensé une somme qui n’était pas dérisoire pour acheter des ouvrages à des fins de documentation et en me payant un voyage dans le Montana pour y effectuer une recherche.) Et un ebook, autopublié sur les plateformes d’Amazon et de Smashwords, qui le distribue à de nombreuses librairies en ligne (Apple, Kobo, FNAC, Diesel, Barnes & Noble et des dizaines d’autres moins connues), devient théoriquement disponible dans le monde entier. Parmi plus d’un million de titres, ce qui soulève la question de la visibilité, à laquelle le principe de la gratuité pourrait théoriquement répondre – en partie du moins .

Mais donner des ebooks parce qu’ils ne coûtent rien à produire est-il éthique, loyal, ou simplement sensé ? D’abord, ils coûtent toujours beaucoup de travail. Un an, deux ans parfois pour un roman. Proposer gratuitement (même pour une période limitée) un tel ouvrage pose la question du respect de l’auteur pour son travail. C’est encourager le culte ou le mythe de la gratuité qui prévalent largement sur Internet. Or, rien n’est gratuit. Un écrivain peut produire, écrire un livre tout en sachant qu’il risque bien de ne pas gagner grand-chose, mais il assume ce risque et rêve d’un succès raisonnable. On doit payer pour lire son livre, quel qu ‘en soit le support.

Il est vrai que les auteurs autopubliés sont contraints de trouver des stratégies d’autopromotion pour tenter d’émerger dans cet océan de titres. Et comme ils sont stigmatisés (et souvent méprisés) par l’ensemble des milieux éditoriaux et médiatiques, recourir à l’artifice promotionnel de la gratuité ne saurait donc être considéré comme déloyal par rapport aux pratiques commerciales des éditeurs traditionnels, qui ne peuvent évidemment pas se le permettre en raison des coûts inhérents à leur industrie.

Pour moi, la question est: vaudrait-il vraiment la peine de donner mon livre ? J’ai lu récemment le témoignage d’une auteure irlandaise, très amère sur son expérience en la matière. Elle a « donné » (offert gratuitement) 12 000 copies numériques de son livre sur Amazon  – une opération qui s’est espacée sur une année, impliquant une promo importante sur les forums et réseaux sociaux  – et en a vendu 1000 à un prix très bas quand elle a annulé cette gratuité. Elle a fini par dé-publier son livre. Une consoeur française en a « donné » 1000 pour en vendre 12. Autre bémol: pour rendre un livre gratuit sur Amazon (qui offre cette possibilité cinq jours par trimestre), les auteurs doivent accorder l’exclusivité de leur titre à cette plateforme, donc les délister des autres librairies numériques où ils les auraient fournis. Très gênant par principe.

Ces exemples décevants ne sont pourtant pas la règle. Le numérique a permis à des centaines de nouveaux auteurs américains d’émerger et de gagner leur vie, voire dans certains cas de faire fortune. Et ils sont un millier à vendre plus de 1000 exemplaires par mois sur le Kindle Store d’Amazon. Je suis sûr que la plupart d’entre eux ont joué de la possibilité de la gratuité pour se faire connaître et trouver des lecteurs.

En ce qui me concerne, j’ai également joué une fois cette carte de la gratuité, pendant une semaine sur le site de Smashwords. Une petite centaine d’exemplaires ont été téléchargés, mais je n’ai pas, par la suite, constaté une hausse significative de mes ventes.

Il n’y a en fait pas de règle en la matière. Mais il semble établi que pour trouver un certain succès dans la jungle numérique, il faut avoir plusieurs livres, plusieurs titres. A partir du deuxième ou du troisième, il devient possible de faire découvrir le dernier en promouvant un précédant à bas prix, ou en le rendant gratuit. Ou de faire découvrir cette aubaine en parvenant à faire parler du dernier. A ce jeu-là, il est vrai que les écrivains donnant dans la catégorie « littérature » ou fiction de qualité ont beaucoup plus de peine à percer que ceux qui se spécialisent dans les catégories (dans le monde anglo-saxon tout au moins) les plus populaires: romance, mystery, fantasy, erotica, paranormal, etc., qui sont les genres qui ont le plus de succès, ainsi que les histoires en série.

Cinq dollars. C’est ce que Lindsay Buroker estime être le juste prix pour un roman « full length » (à partir de 250 -300 pages). « Cela vous donne des royalties bien plus élevées (70%) que ce que reçoivent les auteurs qui sont publiés par des éditeurs traditionnels, cela offre aux lecteurs une bonne affaire par comparaison aux livres publiés en numérique par ces éditeurs, et c’est considéré comme un bon prix par ceux qui ont le sentiment que les ebooks devraient coûter moins que les livres imprimés [puisqu’ils sont dématérialisés]. Enfin, ce prix vous démarque des légions d’auteurs qui vendent leurs livres entre 0,99 et 2,99$, souvent en croyant qu’ils ne parviendront pas à trouver des lecteurs avec un prix plus élevé parce qu’ils ne sont pas connus. De nombreux lecteurs opèrent une approche prudente ou méfiante des livres autopubliés, donc cela ne peut être que positif si vous ne donnez pas de signes évidents que votre livre n’a pas fait l’objet [fût-ce par vous-même] d’une décision de prix « à la baisse » [pouvant jeter un doute sur sa qualité.]

Quand j’ai publié La légende de Little Eagle, j’avais fixé son prix à un peu plus de 3 € dans sa version numérique (7.60 € pour la version imprimée), ce qui me faisait gagner, par ebook, autant que sur une version « éditeur traditionnel » qui serait vendue autour de 20 € et sur laquelle je toucherais 8 % hors taxes. C’est, à mon avis, sur cette base-là qu’un auteur doit établir le prix de son livre. Quelques mois plus tard, j’ai baissé le prix de la version numérique à 1,75 € pour tenter de « booster » ses ventes. Je n’ai constaté aucun changement significatif à cet égard, ce qui me porte à croire que 3 € (le prix d’un café) est non seulement raisonnable en termes de revenus d’auteur, mais également en ce qui concerne l’acceptation de ce prix par les lecteurs. C’est, pour moi, le « juste prix ».

L’an prochain, j’autopublierai un nouveau livre. Peut-être abaisserai-je le prix du précédent à quelque chose comme 0,99 € pendant quelques semaines, pour en faire profiter les lecteurs qui achèteront le nouveau. Puis je remonterai ce prix à 3 €.

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Les auteurs autopubliés ne tuent pas le livre. Ils le sauvent !

L’autopublication, caractérisée entre autre par le bas prix des livres offerts par leurs auteurs sur différentes plateformes, risque-t-elle de tuer l’édition traditionnelle ?

Avec l’explosion du nombre de titres offerts par cette filière, la question fait débat des deux côtés de l’Atlantique. Les éditeurs traditionnels, notamment, accusent les auteurs indépendants, les « Indies », d’encourager une course aux bas prix (quand ce n’est pas à la gratuité), et de dévaluer ainsi les livres imprimés, avec le risque de tuer l’industrie du livre. En fait, nous assistons là à un chamboulement potentiel dans l’édition traditionnelle avec l’arrivée d’un nouveau modèle économique d’édition qui atteint déjà une taille importante aux Etats-Unis et qui rend obsolète et trop onéreux le modèle traditionnel de production et de distribution des livres imprimés tels que nous l’avons connu jusqu’ici.

 L’écrivain irlandais David Gaughran a accueilli récemment sur son site un « guest blog » d’un « Indie », l’auteur américain Edward W.Robertson, un article démontrant, en dénonçant l’évolution historique du prix des livres, que si les ebooks des auteurs indépendants peuvent être perçus comme une concurrence dangereuse par les maisons d’édition « classiques », ces ebooks ne peuvent que redonner vie au livre et à la lecture, puisque leurs prix sont ceux que les gens payaient pour des livres de poches il y a une cinquantaine d’années. « Si les Indies ont tué quelque chose, c’est l’idée que les livres doivent coûter aussi cher qu’ils le sont », dit-il. Son analyse porte sur le marché américain, mais s’attache à décrire des développements qui se sont également produits sur d’autres aires territoriales du monde de l’édition. J’ai demandé à Ed Robertson l’autorisation de traduire son texte en français, et il a accepté cette requête de bon cœur.

 

Je suis un auteur autopublié. Un « Indie ». Appelez-moi comme vous voulez. J’ai lu beaucoup d’articles sur la manière dont les écrivains autopubliés seraient en train de tuer l’industrie du livre traditionnel. Je l’ai entendu venant de grandes maisons d’édition. Du président de la Guilde des auteurs américains. D’auteurs publiés de manière traditionnelle, d’agents littéraires, et même d’autres auteurs autopubliés. Si je le voulais, je parie que je pourrais trouver un article de ce genre chaque jour.

Mais je n’en ai pas envie, car je ne le crois plus.

Les auteurs autopubliés n’ont pas le pouvoir de tuer l’industrie du livre. Je ne pense pas que quiconque puisse le faire. Mais nous avons le pouvoir de la transformer. Nous l’avons déjà fait – et d’une manière paradoxale, ce changement n’en est pas un. Au lieu de tuer les livres, ce changement a contribué à les ressusciter en les rendant économiquement plus accessibles.

Nous  ne sommes pas les premiers à être accusés de vouloir tuer cette industrie. En 1939, ce procès avait été fait à Robert de Graff. Vers la fin de la Grande Dépression, quand les livres reliés se vendaient entre 2.50 $ et 3 $, il avait « inventé » le livre de poche, que l’on pouvait acquérir pour 0,25 $.

Pour remettre ces prix en dollars de 2012, les ouvrages reliés coûtaient en gros entre 40 et 50 $. Les livres de poche, premiers du genre sur le marché américain, coûtaient à l’époque l’équivalent de 4.16 $ d’aujourd’hui. Donc un livre qui coûtait naguère le prix d’une cafetière est de nos jours aussi bon marché qu’une tasse de café. Et un livre relié qui coûtait autant qu’un plein d’essence vaut aujourd’hui moins qu’un gallon (3,8 litres).

Un peu plus de cinq ans après son lancement aux Etats-Unis, le livre de poche avait connu là-bas des ventes dépassant les 100 millions d’exemplaires.

Mais cela n’avait pas suscité un enthousiasme délirant  dans cette industrie naissante du poche. Un éditeur de chez Penguin était tellement atterré par l’aspect criard des couvertures de ses livres qu’il finit par vendre sa collection. D’autres exprimèrent ouvertement leurs craintes au sujet de la fin des livres reliés. Quant à l’idée de publier directement des livres en poche, même le vice-président de Pocket Books, Freeman Lewis, déclara : « Les auteurs confirmés ne sont pas intéressés par des publications originales à 25 cents. »

Mais ils l’étaient  pourtant, ces auteurs ! Particulièrement les écrivains spécialisés dans certains genres littéraires, qui se moquaient bien du fait que le format poche manquait d’allure. Parce qu’il se vendait. Les lecteurs achetaient leurs livres par millions. Et quand on a dit que ce format pouvait se prêter au piratage et susciter des copies illégales, des auteurs comme William S. Burroughs et Philip K. Dick ont « décollé » grâce à des poches aux prix imbattables (notamment chez Ace Doubles, qui offrait deux romans en un livre pour le prix de 0.35 $). L’histoire de cette époque est fascinante, comme le récapitule cet article, mais ce qui m’intéresse le plus est ce prix initial de 0.25 $ et comment il a évolué.

Entre 1939 et 1961, beaucoup de poches se vendaient entre 0,25 à 0,35 $. En dollars de 2012, ces prix avaient commencé à 4.16 $ et avaient ensuite été réduits à 2.71 $.

De 1966 à 1968, les prix inférieurs sont remontés entre 0.60 et 0.75$. En 2012, cela équivaudrait à une fourchette comprise entre 3.99$ et 4.99 $.

Entre 1972 et 1975, les livres de poche « mass market » ont continué à grimper dans la zone 0.95 -1.25 $. Ce qui représente 5.26-6.92 en 2012.

 Vers le milieu des années 1980, ces livres ont atteint des prix compris entre 2.95 et 3.95 $. Soit entre 6.34 et 8.49 à la valeur du dollar aujourd’hui, et même au-delà de 9.50 $ dans certains cas.

En bref, et en valeur relative, les prix ont baissé entre 1939 et 1961. A partir de 1966, ils ont grimpé sérieusement, pour culminer vers 1982-1986 à 7.99 $ (ou davantage) si l’on tient compte de l’inflation. Le prix de la plupart des poches s’est maintenu à ces niveaux depuis. En moins de deux décennies, les livres de poche sont devenus 295 % plus cher que ce qu’ils valaient auparavant.

Parallèlement, les fusions de maisons d’édition, phénomène qui avait débuté en 1958, se sont accélérées dans les années 60, pour prendre la forme d’une « épidémie » dans les années 70. Dans les années 80, l’industrie américaine du livre avait atteint la situation dans laquelle elle se trouve aujourd’hui, où l’on voit qu’une poignée de sociétés concentrent la grande majorité des éditeurs.

Et comme les maisons d’édition sont devenues plus grandes et plus performantes, le prix de leurs produits les moins cher a triplé.

Une corrélation n’est pas un effet de causalité. J’ignore si la concentration de l’industrie du livre a eu un effet direct dans cette massive hausse des prix. Mais je ferais le pari que toutes ces fusions-acquisitions ont eu pour résultat un monopole de fait, un état de semi-collusion où les éditeurs ont augmenté les prix simplement parce qu’ils étaient en mesure de le faire. Je ne pense pas que ces hausses étaient normales ou inévitables.

En fin de compte, pourtant, peu importe pourquoi cela s’est produit.

Ce qui compte, c’est que les prix ont augmenté. Les gens ont dû payer davantage pour lire. Et plus ils lisaient, plus ils payaient. Or les livres ne sont pas des produits de première nécessité, comme la nourriture, l’essence ou l’électricité. Et quand les prix montent, les ventes baissent. Les lecteurs lisent moins, particulièrement en période de récession. Alors, le marché s’érode. Et devient vulnérable au changement.

Quelles qu’en soient les raisons, l’industrie du livre n’est pas parvenue à conserver les prix de ses livres les meilleur marché au niveau auquel elle les avait maintenus pendant des décennies. Et quand les livres numériques sont arrivés, au lieu de les vendre meilleur marché, l’industrie du livre les a vendus même plus cher que les anciens livres de poche: 9.99 $, 12.99 $, 14.99 $. Ils ne coûtent pas encore autant qu’un plein d’essence, mais prenez-en trois, et ça fait le compte.

Les grands éditeurs ont carrément maintenu ces prix des livres électroniques grâce à leur collusion. Alors qu’ils s’efforçaient de vendre ces ebooks à des prix supérieurs à ceux des poches artificiellement gonflés, des librairies en ligne telles qu’Amazon, iTune, Barnes & Noble and Kobo ont à leur tour menacé de tuer l’industrie du livre. Elles ont offert aux auteurs la possibilité de publier leurs livres eux-mêmes et de s’adresser directement à leurs lecteurs. (…)

 « Si les Indies ont tué quelque chose, c’est l’idée que les livres doivent coûter aussi cher qu’ils le sont »

Je ne sais pas ce qui s’est passé pour que le prix des livres augmente entre 1961 et maintenant. Peut-être les éditeurs sont-ils devenus cupides. Peut-être sont-ils devenus inefficaces mais n’ont pas eu à tenir compte de ce problème, parce qu’ils étaient seuls dans leur domaine et n’ont pas été, pendant longtemps, bousculés par une nouvelle concurrence. Si les gens voulaient lire de bons livres,  eh bien ils devaient les leur acheter. De plus en plus souvent sans l’alternative d’une édition poche bon marché.

Alors, quand l’occasion s’en est présentée avec l’émergence du numérique, les auteurs indépendants se sont engouffrés dans la faille. Si ces « Indies » ont tué quelque chose, c’est l’idée que les livres doivent coûter aussi cher qu’ils le sont. Beaucoup d’auteurs indépendants sont allés jusqu’à proposer leurs livres numériques à 0.99 $, voire à les donner avec des options de téléchargements gratuites. Confrontés à cette nouveauté, et contraints par leurs budgets réduits par la récession, les lecteurs se sont rués sur ces ouvrages à prix cassés, et c’est ce qui a conduit à un déluge d’arguments selon lesquels les auteurs autopubliés étaient allés trop loin, que ces prix cassés n’étaient pas soutenables, et que dans leurs course des prix vers le bas, ils allaient ruiner le marché du livre pour tous ses acteurs.

Un démontage sérieux de ces arguments et de ces peurs exigerait une réponse plus longue que celle-ci. Je dirais que les auteurs indépendants ont besoin de manger, eux aussi. La classe montante des auteurs autopubliés professionnels doit payer des graphistes pour ses couvertures, pour un travail d’édition, de correction et de promotion. Afin d’envisager l’écriture comme un métier, les auteurs indépendants doivent trouver les moyens nécessaires pour que celui-ci soit payé comme tel. En attendant, des plateformes comme Amazon empêchent les prix de toucher le plancher en offrant de meilleures redevances et davantage de visibilité aux auteurs offrant leurs ouvrages à des prix « décents » (2.99-9.99 $).

Les lecteurs, de leur côté, empêchent le prix des livres de toucher le niveau zéro en prouvant, par millions, qu’ils sont disposés à payer quelques dollars pour les ouvrages des « Indies » qu‘ils apprécient.

Etrangement, si vous regardez du côté des auteurs indépendants qui ont le plus de succès, les prix qu’ils imposent – 2.99 $, 3.99 $, 4.99 $ –  sont exactement ceux que les lecteurs payaient plus de cinquante ans auparavant. Les livres des « Indies » sont les nouveaux poches. Et certains d’entre eux sont très, très bons. Je pense que plusieurs livres qui seront demain considérés comme des classiques ont déjà été autopubliés. Désormais capables d’acheter et d’explorer ce qui leur est offert à des prix qu’on n’avait pas vus depuis un demi siècle, les lecteurs sont en train de nous offrir la possibilité de réelles carrières. En retour, nous sommes capables de leur offrir des livres encore meilleurs.

Demain, il y aura un nouvel article sur la manière dont les auteurs autopubliés tuent l’industrie du livre. Je ne le lirai pas. Je ne le crois pas.

Et je ne pense pas que nous ayons encore quelque chose à prouver.

Ed Robertson

Les livres d’Ed Robertson: Breakers et Melt Down

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