Montana, 1999 – Epernay, 2012. – Un roman. Et des histoires qui relient

 

En 1999, alors que j’enquêtais dans le Montana pour mon roman Cougar corridor, j’avais découvert une lettre postée de France en 1947. Elle racontait comment un pilote de l’USA Air Force, le lieutenant LeRoy Lutz, avait  évité un drame en restant à bord de son avion endommagé pour ne pas tomber sur un petit village de Champagne, Mardeuil. C’était en juin 1944. Ayant renoncé à sauter en parachute alors qu’il le pouvait encore, Lutz (photo ci-dessous) avait payé de sa vie cet acte héroïque. Son Lightning P-38 s’était écrasé dans un champ.

J’ai raconté dans un précédent article de ce blog comment cette missive m’avait conduit à écrire mon dernier roman, La légende de Little Eagle.

Mais voici que j’ai retrouvé son auteur. Il s’appelle André Mathy et habite Epernay. J’avais découvert son nom à un certain moment, en recherchant des informations sur cet événement au fil des années. Voici quelques jours, je lui ai donc téléphoné. Et après m’être présenté, pour être sûr que c’était bien lui, je lui ai dit :

– Le Lucky Lady, ça vous dit quelque chose ?

Cinq secondes de silence, puis, de la voix faible d’un homme de 82 ans :

– Oh… oui !

C’était donc bien lui !

En réalité, André Mathy n’était pas à proprement parler l’auteur de la lettre que j’avais découverte dans le Montana. Elle avait été rédigée par le secrétaire de la mairie de Mardeuil, qui voulait ainsi rendre hommage à LeRoy Lutz auprès de sa famille. Mais Lutz venait du Nebraska. Et cette lettre avait probablement été adressée à une famille portant le patronyme de Helding, dans le Montana. Arnold Helding était pilote dans la même unité que Lutz, et Lutz, le jour de sa mort, pilotait l’avion de son camarade, dispensé de mission pour une raison quelconque. Le Lucky Lady. Qui n’avait pas été à la hauteur de sa réputation ce 22 juin. Lutz avait 24 ans.

Il semble qu’il y ait eut beaucoup de confusion, à Mardeuil, entre les noms des pilotes et de l’avion, une confusion qui n’a pas pu être levée dans les années d’après-guerre par les commandements alliés.  Les autorités de Mardeuil avaient cru que LeRoy était un nom de famille semblable à Leroy, assez commun dans l’Hexagone, et pensé que le pilote était canadien. Mais André Mathy s’est obstiné, il a multiplié les contacts et les recherches. Et ce n’est finalement qu’en 1997, grâce à l’aide d’un général en retraite de l’US Air Force, qu’il a pu écrire à la famille de LeRoy Lutz et lui dire ce que ses concitoyens lui devaient.

Au lendemain du drame, le jeune André, âgé de 13 ans à l’époque, avait emprunté quelques outils à son grand-père forgeron et découpé le nom du Lucky Lady dans l’épave du P-38. Cette plaque métallique est aujourd’hui encadrée dans le salon de Richard Lutz, le fils de LeRoy, à Lincoln, Nebraska.

Arnold Helding, le titulaire du Lucky Lady, est décédé en novembre 2010, à l’âge de 92 ans, à Arlee, dans le Montana, tout près du petit musée indien de Ninepipes où j’avais trouvé la lettre datée de 1947. Voici deux ans bientôt, au printemps, je suis retourné là-bas. La lettre en question n’y était plus, mais j’avais découvert l’existence, dans cette même localité, de la fille d’Arnold Helding, Linda. La propriétaire du musée m’avait dit que c’était sans doute elle qui l’avait. J’avais alors tenté de lui téléphoner dans but de la rencontrer pour en savoir davantage sur cette histoire alors pour moi incomplète, mais sans succès. Et je ne me doutais pas alors que Arnold (ci-contre) était encore vivant…

Le temps passe, l’Histoire s’oublie, mais pour les vieux habitants de Mardeuil, LeRoy Lutz est toujours un héros, dont le sacrifice a permis d’éviter des pertes civiles dans leur village. « Cette histoire revient sans cesse à mon esprit », m’a dit André Mathy.

D’avoir pu le retrouver m’émeut. Car ce point final dans la longue histoire qui a été celle de l’écriture de La légende de Little Eagle met en lumière un phénomène étonnant sur lequel je reviens de manière récurrente – au fil de la reconstitution de la vie de mon héros, qui connut un sort semblable à celui de LeRoy Lutz  – dans ce récit dont la notion de destin est peut-être le fil rouge: le sens et le poids des histoires, tels que les a expliqués dans plusieurs de ses livres William Kittredge, un des grands écrivains du Montana. Les histoires, dit-il, relient les êtres entre eux, les êtres et les choses, dans le temps et dans l’espace. Les histoires – les petites et les grandes, celles qu’on entend, celles qu’on raconte, celles qu’on se murmure  à soi-même d’une manière quasi permanente (l’avez-vous remarqué ?) – nous permettent selon lui de nous situer dans le monde, et de trouver un sens à nos existence dans le chaos de la vie. « Nous vivons dans des histoires. Nous sommes des histoires », assure l’écrivain.

Les histoires, ajoute-t-il, sont quelque chose qui éclaire. Et parfois, aussi, quelque chose qui permet de guérir. Ou d’avoir enfin des certitudes. « J’avais douze ans quand ma mère m’a dit que mon père était mort en France », racontait Richard Lutz lorsqu’il a enfin appris, il y a quinze ans, le comportement héroïque de son père. « J’avais toujours pensé qu’il était le pilote le plus courageux de la terre. Mais maintenant, je le sais. »

Lisez le début de La légende de Little Eagle

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Les origines de la légende

Depuis l’an 2000, je me suis rendu à plusieurs reprises dans le Montana, notamment pour y suivre et capturer des lions de montagne avec les spécialistes qui les étudient – une recherche destinée à l’écriture de mon roman précédent, Cougar corridor, paru en 2009 aux Editions Le Passage. Vous pouvez suivre un résumé de cette expérience sur YouTube. Un jour, j’étais allé visiter le petit musée indien de Ninepipes, dans la Flathead Valley. Et quelque part entre des toiles de Charles Russel, des parures de guerre, des photos, des armes et des outils anciens, était exposée une lettre écrite en 1947 par un citoyen français de la région d’Epernay. Elle était adressée aux parents d’un pilote américain qui avait trouvé la mort en Champagne en 1944, dans des circonstances semblables à celles qui allaient conduire John Philip Garreau – mon Little Eagle – à sa perte.

Je me suis inspiré du contenu de cette missive, tel qu’il subsistait dans ma mémoire, pour rédiger la lettre signée Paul Lenglin qu’on trouve au début de ce livre. Elle évoquait un grand danger, une maison, un jeune pilote héroïque. Des gens, une famille, menacés de mort par un  avion presque incontrôlable, avaient échappé au pire grâce au sacrifice du pilote. Voilà qui posait la question du destin. Cette lettre de France, dans ce coin perdu du Montana, m’avait ému. Au-delà du drame qui avait épargné in extremis une famille française, elle mettait en lumière l’engagement et le sacrifice des soldats américains venus libérer l’Europe du nazisme. Et l’Europe, c’était si loin, quand on habitait du côté de Great Falls, Missoula ou Miles City ! En quittant le musée de Ninepipes et en roulant dans la large vallée entourée par deux chaînes des Montagnes Rocheuses, je ne pouvais pas m’empêcher de penser à ce jeune pilote, qui avait quitté sa famille et ces paysages splendides pour s’engager en tant que volontaire (je l’appris en attaquant la rédaction de ce roman) et s’en aller risquer sa vie au- delà de l’océan, dans un conflit qui ne menaçait alors qu’indirectement son pays, les Etats-Unis. Je songeais à son destin à lui.

Y avait-il là un début d’histoire, une piste pour un roman ?  Cette question a longtemps tourné en boucle dans ma tête, sans déboucher sur rien. Il lui manquait un déclencheur. Qui s’est présenté un jour sous la forme d’une nouvelle question : … et si quelqu’un, aujourd’hui, héritait de la maison épargnée par ce pilote, découvrait les faits de l’époque, et par conséquent un rapport particulier, dans le temps et dans l’espace, avec le pilote en  question ? Là, je sus que je tenais mon histoire.  Bien sûr, le destin de ce jeune pilote américain se trouvait lié à celui de la famille Lenglin, et, de manière vitale, à celui de ma narratrice, Hélène Marchal. Voici donc La légende de Little Eagle. Malgré son point de départ et de nombreuses références et descriptions relevant de la réalité de la Deuxième guerre mondiale et de l’aviation militaire de cette époque, c’est une pure fiction.

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